Entre iconoclasme et bond historiographique : l'assistance américaine au programme nucléaire français.

Richard Nixon et Georges Pompidou au sommet de Reijavik, 31 Mai 1973. Crédits photo : NARA
 

La dissuasion nucléaire française est un sujet qui crée énormément d’émotions au sein de l’opinion française. Élément principal de la “monarchie atomique”, elle représente à la fois la grandeur de la France, mais également son pendant oppressif et centralisateur. Un bout de Grand Siècle dans une France contemporaine, subissant de plein fouet les effets à long terme de deux guerres mondiales  

Elle est ainsi souvent présentée comme un programme pleinement indépendant, au contraire de l’exemple britannique qui profite à partir de 1958 d’une assistance américaine extrêmement poussée, ainsi que de la vente clés en mains de vecteurs (Polaris et Trident). La discussion sur le sujet peut d’ailleurs être très émotionnelle, en atteste le débat à la suite de l’article “Unfit for Purpose” de Benoît Pelopidas et Sébastien Philippe en 2021.

Cependant, cette vision est simplifiée et ne colle pas parfaitement à la réalité. 

Si le programme nucléaire militaire français ne bénéficie pas de sympathies des administrations Kennedy et Johnson, à l’exception notable de la vente des ravitailleurs C-135, la position de Washington évolue à partir de l’élection de Richard Nixon en 1968. Ce dernier rend visite à Charles de Gaulle au début de l’année 1969, au cours de sa tournée européenne suivant son inauguration. Le dialogue ne commence qu’à partir du mandat de Pompidou, avec une collaboration grandissante sur trois domaines : l’optimisation de la propulsion des vecteurs, la miniaturisation des étages “détonateurs” des armes thermonucléaires ainsi que la sécurisation des armements. 

Au niveau des sources, les premiers éléments portant à cette assistance proviennent d’un article de Richard Ullman publié dans Foreign Policy en 1989. Portant le titre de “the Covert French Connection” (une référence à la filière de trafic d'héroïne), cet article se base sur une centaine d’entretiens qui permettent de déduire une certaine dynamique dans les relations entre Paris et Washington vis-à-vis du programme nucléaire. 

Cependant, l’un des apports majeurs dans l’apport de sources est la mise à disposition d’une collection particulièrement large de documents américains par William Burr pour le Nuclear Proliferation International History Project en 2011. Offrant une cinquantaine de documents d’archives issus de demandes FOIA (Freedom of Information Act) provenant des bureaux et chancelleries de l’administration Nixon et Ford, c’est une collection de gros calibre.

L’intérêt principal de ces documents est bien sûr la possibilité de parler de cette assistance secrète, qui est plus modeste que l'assistance américaine au programme nucléaire britannique. L’objectif de Kissinger et de Nixon étant souvent de mettre l’eau à la bouche des français de manière machiavélique, souvent dans un but d’équilibre et de politique étrangère plus large au sein des partenaires européens de Washington. 

Cependant, il serait faux de penser que les français ne se contentent que de mendier. Bien qu’ils soient les partenaires “mineurs” au sein de ces discussions et que les américains prennent soin de traîner des pieds pour ralentir l’afflux d’informations. Au cours de ces discussions, les français évoquent souvent les difficultés ainsi que les avancées de leur programme (ce qui est d'ailleurs ce que souhaitent les américains qui peuvent ainsi suivre les progrès français). Ces discussions ont d’ailleurs lieu au moment où le programme nucléaire français prépare le passage au thermonucléaire “opérationnel” : la conception d’ogives optimisées, sécurisées et durcies contre les effets du bouclier antimissile autour de Moscou. Cela peut ainsi expliquer pourquoi les forces nucléaires stratégiques françaises ont dû attendre relativement longtemps pour toucher des armes mégatoniques, se contentant ainsi d’ogives “intérimaires” problématiques  comme la MR 31 et 41 jusqu’à la veille des années 1980. Lorsque les premières ogives thermonucléaires françaises sont mises en service, ce sont ainsi des ogives soignées.

Deux exemples concrets au sein d’un même document peuvent ainsi être évoqués. Ce document est la trace d’une conversation entre le ministre de la défense Robert Galley, le délégué ministériel à l’Armement Jean Blancard avec Henry Kissinger (alors conseiller à la Sécurité Nationale) le 31 août 1973. Au cours de cet échange, la délégation française (de retour de Polynésie, qui fait alors escale à la Western White House de Nixon, à San Clemente, en Californie) évoque les deux derniers tirs nucléaires sous ballon à Mururoa. Ceux-ci, certainement les essais Pallas et Parthénope, effectués le 18 et 24 août 1973, concernent des “détonateurs” d’armes thermonucléaires. Ces deux essais (ainsi que les deux effectués en juillet) sont de très faible puissance (entre 0,5 et 4 kilotonnes d’équivalent TNT) mais ont été des succès selon Galley. Au cours du même document, la question de la pénétration du bouclier antimissile de Moscou est évoquée. Jean Blancard évoque ainsi qu’à partir de 1976, des leurres seront à bord des nouveaux missiles français (certainement les M20), mais pas de paillettes métalliques (“chaff”), ce qui laisse penser que ce sont des leurres prenant la forme de fausses têtes gonflables. La volonté britannique de cibler à tout prix Moscou est également évoquée, pratiquement sur le ton de la moquerie.

 

La TN 61, tête thermonucléaire (~1,2 mégatonnes)  équipant les SNLE de 1977 à 1991, et les 
missiles du Plateau d'Albion de 1980 à 1996, et dont le développement a certainement 
bénéficié des discussions entre français et américains. 
Crédits photo : nuclearweaponarchive.org 

De part la difficulté d’accéder aux sources contemporaines françaises sur le sujet, ainsi que par le contenu exceptionnel de cette collection, permettant d’évoquer précisément le moment ou la bombe française passe d’armes de précocité à des armes fiables et puissantes, les sources américaines sont de très bons choix pour l’étude du programme nucléaire militaire français. C’est ainsi un outil particulièrement utile dans l’atelier de l’historien du nucléaire. L’étude de ces documents nécessite d’être un peu iconoclaste et de remettre en question la vision d’un programme français pleinement “indépendant”, cependant l’assistance américaine arrive surtout à un moment où le programme français a fait ses “preuves”.

Le dialogue entre français et américains ne se termine pas en 1976, mais les traces deviennent plus difficiles à évoquer. Ce dialogue continue certainement jusqu'à aujourd'hui, de manière bilatérale, en particulier sur des questions de sécurisation des armements nucléaires. Les déclarations de JD Vance, montrant une hostilité vis à vis des arsenaux nucléaires britanniques et français pourront-elles mettre en question ces discussions bilatérales qui semblent bénéficier aux deux cotés de l'Atlantique ?

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Bibliographie : 

 

BURR William, « U.S. Secret Assistance to the French Nuclear Program, 1969-1975: From "Fourth Country" to Strategic Partner » [en ligne], Wilson Center [consulté le 28/08/2024]. Disponible sur https://www.wilsoncenter.org/publication/us-secret-assistance-to-the-french-nuclear-program-1969-1975-fourth-country-to-strategic

MOORE, Richard, Nuclear illusion, nuclear reality: Britain, the United States and nuclear weapons, 1958-64, New York, Palgrave Macmillan, 2010, 332 p.

PELOPIDAS, Benoît et PHILIPPE, Sébastien, « Unfit for purpose: reassessing the development and deployment of French nuclear weapons (1956–1974) », Cold War History, vol. 21 / 3, juillet 2021, p. 243-260.

TERTRAIS, Bruno et GUISNEL, Jean, Le Président et la Bombe, Odile Jacob, 2016.


  

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