Le secret de la Licorne : Un essai nucléaire photogénique ?


 



Il y a 60 ans hier, jour pour jour, le premier essai nucléaire, Aldébaran, était effectué au sein du Centre d'Expérimentations du Pacifique. Cependant, pour aborder le sujet des essais nucléaires en Polynésie, je souhaiterais aborder un tir effectué quatre ans plus tard, et pratiquement à la même date.

Le 3 juillet 1970 à 10h30 heure locale, l’engin du tir Licorne explosait au-dessus de Mururoa. Accroché à un ballon à 500 mètres d’altitude, ce tir qui atteint une puissance équivalente à 914 kilotonnes de TNT est le cinquième essai de la campagne de 1970 au CEP. Il est effectué en présence de Michel Debré, alors ministre de la défense. Cet essai est particulièrement connu de par les photographies prises de son nuage caractéristique en forme de champignon qui s’éleva jusqu’à 24 000 mètres d’altitude. La séquence de l’explosion donne ainsi une très bonne idée du déroulement des premiers instants suivant la détonation.
 

Carte des retombées radioactives de l'essai Licorne. Source : moruroa-files.org, "04-1970 - 02-34-58 Bilan de la 2ème rafale 1970 Eridan Licorne"

Cet essai, de par sa puissance, semble être une expérimentation d’un engin thermonucléaire, probablement un prototype de la TN 60 qui équipe les missiles des sous-marins sept ans plus tard. Cependant, il est à noter que cet essai n’est pas le plus puissant effectué par le programme nucléaire français, ni même le plus puissant de la campagne ! Le 30 mai précédent, par exemple, le tir Dragon atteint une puissance (marginalement) supérieure de 945 kilotonnes. La campagne précédente (celle de 1968) avait vu deux essais plus puissants comme Canopus (2,6 mégatonnes) et Procyon (1,28 mégatonnes), et la campagne suivante de 1971 voit également un tir flirtant avec la mégatonne, Rhéa (955 kilotonnes). Ces cinq essais sont les plus puissants effectués par le programme français. Si Canopus et Procyon semblent être deux démonstrateurs thermonucléaires validant le concept, les trois suivants peuvent être des prototypes de TN 60 explosant pratiquement au maximum de leur puissance, dans le but de récolter des données pour analyser la partie thermonucléaire de l’engin. Ce sont donc probablement des “tirs complets”, contrairement à d’autres n’expérimentant que les détonateurs (à l’instar des tirs Pallas et Parthénope effectués dans l’été 1973, avec des puissances de 4 et 0.2 kilotonnes, et dont le caractère de prototype de détonateur peut être, d'une certaine manière, attesté par des documents américains déclassifiés relatant des échanges avec des officiels français[1]).


Le poste d'enregistrement avancé "Dindon" à Murora. Source : ECPAD



Les images du tir Licorne permettent d’évoquer une particularité des expérimentations nucléaires atmosphériques françaises : le fait qu’elles ont majoritairement été faites sous des ballons. Seuls trois tirs ont été effectués par des avions. Les quatre Gerboises ont explosé en haut de tours dans le Sahara algérien. Quatre essais sur barge ont également été effectués au CEP. Le choix du ballon comme support pour les engins testés est motivé comme une raison de sécurité : Le premier essai, Aldébaran, a été fait à une hauteur de 10 mètres seulement. La boule de feu de l'explosion touchait l'eau, projetant ainsi de la vapeur contaminée par des produits de fission. L'usage de ballons est donc évoqué comme une précaution dans un but de présenter ces expérimentations atmosphériques comme plus sûres, que ce soit à la population polynésienne (dont l'implantation du CEP a été imposé par la métropole) ou à la communauté internationale qui étaient au courant des exemples, en particulier américains.

L’importance du développement d’une capacité balistique et de têtes capables d’être intégrées à ces vecteurs n’a pas mené à de véritables “tirs de synthèse” pour des raisons de sécurité, au contraire de l’essai nucléaire américain Frigate Bird qui voit un sous-marin tirer un missile Polaris équipé de sa tête nucléaire. Ceci signifie que les essais nucléaires se font bien en face de postes de mesures et d’enregistrement prêts à précisément prendre des relevés. Et surtout des photographies. Les chinois effectuent leurs plus puissants essais en larguant leurs engins à partir de leurs bombardiers lourds H-6 (version locale du Tupolev 16 “Badger”), ce qui devait être plus difficile à bien photographier, même si de belles photos existent.

Photo du tir "Altaïr" effectué le 5 juin 1967. Bien que concernant un tir antérieur, cette photo des premiers
instants de la boule de feu montre bien le ballon


 


La popularité de cette série de photographies voit cependant son usage très souvent détourné pour illustrer tout essai thermonucléaire de forte puissance. Alex Wellerstein l’évoque dans un article de son blog en 2014, en évoquant que la première image de la séquence est même utilisée pour illustrer la Tsar Bomba, l’essai nucléaire le plus puissant jamais effectué. Le nuage de condensation autour de l’explosion aidant à exagérer la perception de l’explosion.

 




Les images de l'explosion peuvent laisser penser que les photographies ont été légèrement retouchées (de manière habituelle, non pas par volonté de trucage). Beaucoup de tirages peuvent être vus à la vente sur des sites marchands de différentes prises au sein de la séquence (pour des sommes conséquentes). Cet essai a donc été l'objet d'une divulgation contrôlée et volontaire de la part du programme nucléaire français. Au cours d'une pause déjeuner entre les deux visites organisées par le COMPPAS l'an dernier, j'avais eu l'occasion de discuter avec Franck de cet essai en particulier, et du fait que la raison de son caractère photogénique venait, selon moi, du fait que c'était un tir sous ballon cadré devant un bunker de mesures bien équipé. Il m'avait répondu qu'il y avait aussi des considérations de communication. On peut douter que le CEP ait fait détonner un engin mégatonnique pour la seule raison de faire un shooting photo. Mais le "retouchage" et l'édition des photographies lui donnent sans aucun doute raison.

 

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Notes : 

[1] : National Archives, Record Group 59, Office of the Counselor, 1955-77. Bo 14

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Bibliographie/Sitographie :

 

WELLERSTEIN Alex, "Mushroom clouds strange, familiar, and fake", sur le site nuclearsecrecy.com, 1er décembre 2014 (consulté le 2 juillet 2026) 

TAIAURI Manatea , "Guerre Froide et récit franco-polynésien", sur le site tahiti-info.com, 26 juin 2026 (consulté le 2 juillet 2026)

AHMED Nabil (dir), "Documents déclassifiés" sur le site moruroa-files.org (consulté le 2 juillet 2026)

MARTIN Gérard (dir) Les atolls de Muroroa et de Fangataufa (Polynésie Française), Les expérimentations nucléaires, Aspects radiologiques. Commissariat à l'Energie Atomique, Juin 2006 


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